Effondrement au 49 ter

« Depuis 1988 des ateliers artistes occupent une ancienne brasserie de Wazemmes. Ce lieu unique à Lille sera-t-il fermé pour des raisons de sécurité ? »

La brasserie Delahaye, qui représente une superficie de 9 000 m² de caves voûtées et de planchers entre le boulevard Victor-Hugo et la rue du Docteur Yersin dans le quartier de Wazemmes, est un vestige du patrimoine industriel lillois. « Cette brasserie, construite à la fin du 19° siècle, est la dernière encore debout à Lille », précise son propriétaire, Alain Delahaye. Depuis la liquidation de l’activité industrielle, les locaux souffraient d’être inoccupés. Mais qui pouvait investir un tel lieu? Des illuminés?

Expérience menacée

En 1988, l’héritier des brasseurs lillois tombe sur une petite annonce parue dans un journal gratuit: « Photographe et peintre cherchent grands locaux à louer, même avec travaux de rénovation ». Alain Delahaye rencontre Vincent Dujardin, le photographe, et Emmanuel Guenon, le peintre, qui lui présentent un projet associatif et culturel farfelu: installer des associations dans un même lieu pour confronter les pratiques artistiques. L’idée est lumineuse, simple. Pourtant à l’époque, il n’existe aucune friche ouverte aux petites associations et aux ateliers d’artistes.

Une partie de la brasserie – l’accès est situé 49 ter rue du Docteur Yersin est louée et retapée par les deux Lillois qui baptisent leurs locaux Ateliers du 49 ter. Dix ans plus tard, ces ateliers artistiques ont grandi et acquis une excellente réputation au sein du milieu culturel régional. « Nous regroupons vingt associations et des artistes, soit environ 70 permanents », souligne Vincent Dujardin. Et cela quasiment sans subventions. Mais cette expérience, unique dans le Nord – Pas-de-Calais (1), est aujourd’hui menacée.

Mise en demeure

En effet depuis juillet 1997, la commission communale de sécurité s’intéresse aux conditions de sécurité dans lesquelles évoluent le petit monde du 49 ter. Selon les normes en vigueur, aucune activité ne peut s’exercer dans les locaux répartis de la cave au grenier sur 2 000 m².

Pendant des années, personne ne s’est préoccupé de savoir si on avait tous les jours à manger. On s’intéresse à notre sécurité aujourd’hui », ricane-t-on derrière les murs du 49 ter. Néanmoins, une mise en demeure d’effectuer des travaux a été signifié aux ateliers. Cet intérêt subit pour la sécurité des artistes n’est-il pas lié aux travaux d’aménagement, dans les caves de la brasserie donnant sur le boulevard Victor-Hugo, de La Touraille, un bar à thèmes géant qui a été fermé depuis ? La commission communale de sécurité ne pouvait autoriser ici ce qu’elle réprimait là. Décidément la brasserie Delahaye qui n’avait pas vraiment fait parler d’elle audelà du cercle culturel, suciste aujourd’hui un grand intérêt. Pour les associations et les artistes, la question est maintenant: « Où va-t-on aller ? ». La réponse est brutale: nulle part. Il n’existe aucun autre lieu d’accueil.

Pour le moment, la ville examine en collaboration aveс les responsables du 49 ter les issues de secours pour éviter un effondrement culturel. Un audit qui sera présenté le 20 octobre dira si la poursuite des activités est possible et dans quelles conditons. Par ailleurs, un cabinet d’études pourrait être nommé pour estimer le coût d’un réaménagement qui induit une réduction de la superficie. II y aura des victimes au 49 ter.

Faillite culturelle

Du côté de la mairie de Lille, l’embarras est à la mesure de la catastrophe représentée par une éventuelle interdiction d’activités qui pourrait être prochainement prononcée par la commission communale de sécurité. Du côté des patrons de bars, l’affaire du 49 ter doit faire hurler de rage. En effet, dans les bars lillois, la commission de sécurité chasse la petite bête. Comment cette même commission communale a-t-elle pu laisser ouvert depuis dix ans un lieu accueillant du public qui ne respecte pas la réglementation? La sonnette d’alarme a été tirée en 1997 », rappelle avec justesse Jean-Louis Brochen, le co-adjoint à la culture de la ville. Mais s’agissant de culture et d’un lieu dynamique ne provoquant guère de nuisances, la ville a laissé faire comme si on ne voulait pas s’embarrasser à construire de vrais projets culturels associatifs, à offrir des lieux, des salles, des ateliers aux petits artistes RMistes de notre ville pleine de friches. Aujourd’hui, la disparition brutale du 49 ter peut être un sinistre culturel. D’autant qu’un autre projet, La Malterie, qui occupe la brasserie Delahaye avec une quinzaine d’autres associations, est lui aussi menacé. Lille, capitale de la culture en 2004?

F.L.

La Voix Du Nord – 15 octobre 1998